La Mort de Droukdel: Implications pour AQMI et au Sahel

Julie Coleman J.D., LL.M, Méryl Demuynck 10 Jun 2020
 

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Le 5 juin 2020, des rapports ont commencé à faire état de la mort d’Abdelmalek Droukdel (également connu sous son nom de guerre, Abu Musab Abdel Wadoud) lors d’une operation française menée dans la ville malienne de Talhandak, près de Tessalit. Cette annonce a d’abord été accueillie avec scepticisme, notamment en raison des rapports erronés de la France sur la mort d’autres chefs de file djihadistes au Mali, notamment Amadou Kouffa de Katiba Macina et le leader “insaisissable” d’al-Mourabitoun, Mokhtar Belmokhtar. Droukdel lui-même avait été faussement déclaré mort à plusieurs reprises. Cependant, la confirmation publique faite par le Commandement militaire des Etats-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) indiquant l’apport de renseignements et d’un soutien américains dans la conduite de l’opération du 3 juin 2020 a fourni davantage de crédibilité à l’annonce de l’élimination de Droukdel après des années de poursuite. Pourtant, et malgré les premières réactions présentant la mort de Droukdel comme un coup porté à Al-Qaïda dans la région, la résilience et la capacité d’adaptation des groupes djihadistes semblent indiquer qu’ils sont capables non seulement de survivre à ce coup, mais également de continuer à gagner du terrain à travers le Sahel.

L’ascension de Droukdel au sein d’Al-Qaïda

Jusqu’à sa mort, Droukdel, né en 1970 à Meftah, en Algérie, était l’émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) depuis sa création. Droukdel, l’un des plus anciens commandants régionaux d’Al-Qaïda, a commencé sa carrière djihadiste en rejoignant le Groupe Islamique Armé (GIA) – un groupe insurgé islamique extrêmement violent ayant émergé durant la guerre civile algérienne – d’abord en tant que fabricant d’explosifs, puis en gravissant progressivement les échelons. En 1998, alors que le pouvoir du GIA est en déclin, le groupe se scinde pour donner naissance au Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), dont Droukdel prend la tête en 2004. Sous sa direction, en 2006, le GSPC prête allégeance à Al-Qaïda, avant d’être rebaptisé Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) l’année suivante. Droukdel a joué un rôle majeur dans l’établissement de liens entre le jihad global et local, entretenant une correspondance avec les hauts dirigeants d’Al-Qaïda, notamment avec l’ancien chef d’Al-Qaïda en Irak, Abu Musab al Zarqawi, tout en encourageant, au sein de ses propres rangs, une stratégie d’adaptation aux circonstances locales et d’exploitation des griefs existants afin de gagner le soutien des populations.

Sous la direction de Droukdel, AQMI s’est étendu au-delà de l’Algérie, en particulier au Sahel, en menant des attaques au Mali, en Mauritanie, en Libye, en Tunisie et au Niger, et s’est ainsi transformé en une menace régionale. Présenté comme “impitoyable et ambitieux“, Droukdel ne s’est jamais entraîné dans des camps d’Al-Qaïda à l’étranger contrairement à d’autres membres de la direction d’Al-Qaïda. Il s’est néanmoins montré capable de développer la pratique des enlèvements contre rançon et des attentats suicides. Sous sa direction, AQMI aurait récolté 75 millions de dollars entre 2010 et 2014 grâce aux seuls enlèvements contre rançon, rendant l’entité probablement plus riche qu’Al-Qaïda central et renforçant sans aucun doute l’importance de Droukdel au sein de l’organisation. AQMI a également eu largement recours aux attentats suicides, conduisant notamment les attaques contre le bureau du Premier ministre algérien en 2007 et contre l’hôtel Radisson Blu à Bamako en 2015 par l’intermédiaire d’un groupe affilié, al-Mourabitoun.

Droukdel était considéré comme un leader charismatique ayant notamment appelé les potentielles recrues djihadistes d’Afrique du Nord à se battre au Sahel et au Maghreb au lieu de partir rejoindre les rangs de l’État islamique. Il avait aussi astucieusement prévu que l’application rapide de la charia par les militants islamistes ayant pris le contrôle de Tombouctou en 2012 conduirait à une intervention occidentale au Mali. Malgré la forte présence de forces françaises en réponse à la menace djihadiste au Mali – au sein des opérations Serval et Barkhane – aux côtés d’autres forces de sécurité et de maintien de la paix, dont plus de 14 000 soldats onusiens, Droukdel est parvenu à échapper à la capture pendant des années. Cela est sans doute dû, en grande partie, au fait qu’il semble être resté hors du Mali, préférant se réfugier en Algérie et très probablement en Tunisie.

Le dirigeant à venir et la future stratégie d’AQMI

Plusieurs vétérans d’AQMI sont présumés être en lice pour sa succession, dont le chef du Conseil des notables du groupe, Abu Ubaydah Yusef al-Annabi, mais il semble peu probable que son remplaçant puisse bénéficier de la légitimité et de l’autorité dont jouissait “le plus ancien chef djihadiste d’Al-Qaïda au monde”. La question de la succession de Droukdel soulève également des interrogations quant à la dynamique ethnique au sein d’AQMI et parmi les divers groupes régionaux affiliés à Al-Qaïda, opérant actuellement sous l’égide du JNIM.

La direction d’AQMI a toujours été algérienne, faisant naître des accusations selon lesquelles les Africains subsahariens [sont] clairement de seconde classe aux yeux d’AQMI. C’est l’une des raisons pour lesquelles le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest), qui comptait de nombreux membres issus de différents groupes ethniques subsahariens, s’est séparé d’AQMI en 2011. La nouvelle direction d’AQMI ne sera probablement pas autre qu’algérienne. Toutefois, cela risque d’amoindrir davantage l’influence du groupe dans l’ensemble du Sahel, alors que le conflit s’éloigne de l’Algérie vers le sud, se déplaçant vers le centre du Mali et d’autres États voisins. Les groupes djihadistes de toute la région comptent de plus en plus sur l’apport de combattants et de partisans issus de groupes ethniques locaux, ce qui pourrait poser un défi croissant au maintien d’un leadership algérien. Le choix du successeur pourrait également élargir le fossé entre le djihad nord-africain et sahélien, autrefois étroitement liés.

À ce jour, AQMI n’a pas officiellement réagi à l’annonce de la mort de Droukdel et les spéculations sur l’impact que cela aura, non seulement sur AQMI, mais aussi plus largement sur la nébuleuse djihadiste active au Maghreb et au Sahel sont en cours. Bien que davantage de recul soit nécessaire pour apprécier correctement l’impact de la mort de Droukdel, il ne faut pas sous-estimer la résilience remarquable dont les organisations terroristes actives dans la région ont fait preuve ces dernières années et l’impact limité de la neutralisation de certains dirigeants, y compris de personnalités éminentes, sur la réduction de l’influence globale et des capacités opérationnelles de ces groupes. En outre, la mort du chef d’AQMI doit être mise en perspective avec la configuration actuelle de la menace terroriste.

Retranché depuis des années en Afrique du Nord, Droukdel a vu son mouvement perdre une influence significative au sein de son bastion algérien traditionnel. Bien qu’il soit resté l’émir d’AQMI ainsi qu’une une figure fondamentale du mouvement Al-Qaïda, il était désormais loin d’être un chef opérationnel. Mis au défi par l’émergence de divers groupes rivaux affiliés à l’Etat islamique, Droukdel été en outre largement éloigné de la principale zone opérationnelle du conflit, qui s’est progressivement déplacée vers le Sahel. Ces dernières années, la sphère djihadiste sahélienne a en effet largement suivi ses propres règles et les organisations basées au Sahel ont progressivement gagné en importance sous la direction de personnalités locales, telles que Iyad Ag Ghali. Même sous l’égide du JNIM, les organisations terroristes ont conservé une grande autonomie. Les groupes les plus meurtriers de la région – à savoir la Katiba Macina [1] et a fortiori l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) – n’étaient pas sous son commandement direct, et il est donc peu probable que leurs capacités opérationnelles soient affectées de manière significative.

Bien qu’elle constitue une victoire symbolique importante et un coup notable contre l’extrémisme violent dans la région, la mort de Droukdel n’entraînera probablement pas un changement majeur de l’équilibre des pouvoirs, ni un affaiblissement des groupes djihadistes au Sahel. La violence extrémiste dans la région va probablement continuer à s’aggraver, avec un effet d’entraînement sur les pays voisins. Les groupes affiliés à Al-Qaïda ont poursuivi leurs objectifs dans la région en exploitant les griefs locaux et les tensions existantes, et en fournissant des services de base afin de s’attirer le soutien des populations – s’appuyant ainsi sur davantage que la seule influence de dirigeants charismatiques. Faire face à la force croissante des groupes djihadistes requière donc davantage que d’éliminer quelques dirigeants.

[1] Katiba est un terme arabe utilisé pour désigner un groupe/une unité de combattants, qui peut également être traduit par “brigade”.


Image de La Mauritanie en alerte après des rapports sur AQMI by Magharebia, utilisée sous Attribution 2.0 Generic Creative Commons License.

 

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