L’impact du coronavirus sur le terrorisme au Sahel

Julie Coleman J.D., LL.M 16 Apr 2020
 

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Il est indéniable que depuis son apparition au début de l’année 2020, la pandémie du COVID-19 a été au centre de l’attention dans le monde entier et qu’elle continuera à dominer les actualités – pour de bonnes raisons – dans un avenir proche. Alors que cette crise a attiré l’attention des gouvernements et des citoyens, elle est également devenue un sujet important pour les groupes terroristes, notamment pour al-Qaïda et lÉtat islamique, qui ont tous deux publié des déclarations publiques officielles sur la pandémie par l’intermédiaire de leurs médias respectifs.

Les deux groupes ont fourni des lignes directrices à leurs adeptes afin de prévenir la propagation du virus, Al-Qaïda ayant même souligné dans son message que “l’Islam est une religion axée sur l’hygiène“. Cependant, en plus de reconnaître la menace posée par le COVID-19, leurs messages indiquent clairement que ces deux groupes sont suffisamment habiles pour utiliser le bouleversement mondial qui pourrait résulter de la propagation de la pandémie pour persuader davantage de recrues de rejoindre leurs rangs, ainsi que pour tirer profit de la situation afin de planifier et conduire des attaques ciblées. Publiant en anglais et attribuant la pandémie à l’oppression des musulmans et à la décadence de l’Occident, Al-Qaïda a appelé les populations, y compris celles du “monde occidental”, à utiliser ce temps passé en isolement pour se convertir à l’Islam. L’État islamique est allé jusqu’à exhorter ses adeptes à continuer activement à mener le djihad mondial et à profiter du dispositif sécuritaire saturé pour lancer des attaques. En dépit de l’appel récent du Secrétaire Général des Nations unies à un cessez-le-feu mondial à la lumière de la pandémie, il est clair que les groupes terroristes, qui prospèrent grâce à l’instabilité et au chaos, continueront à le faire dans le climat actuel.

A ce jour, le coronavirus a atteint pratiquement tous les pays de la planète, y compris ceux du Sahel occidental, à savoir le Mali, le Niger et le Burkina Faso, même si le nombre de cas confirmés pour l’instant reste relativement faible, notamment par rapport à d’autres régions. Pourtant, compte tenu du manque d’infrastructures sanitaires au Sahel, combiné à des ressources limitées et à une situation sanitaire déjà préoccupante, notamment caractérisée par des problèmes tels que la malnutrition généralisée, le virus menace de déstabiliser davantage ces pays, qui sont également confrontés à une grave crise humanitaire déclenchée par le conflit armé en cours. La déstabilisation supplémentaire qui risque de résulter de la pandémie de coronavirus offre de nouvelles opportunités aux groupes opérant au Sahel – en particulier au Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), affilié reconnu de l’État islamique – d’exploiter les vulnérabilités des communautés locales et d’obtenir le soutien et la force nécessaires pour poursuivre leurs objectifs dans la région.

Le nombre et la létalité des attentats perpétrés au Mali, au Niger et au Burkina Faso ont déjà augmenté de manière exponentielle au cours de l’année dernière – le Burkina Faso a connu à lui seul une augmentation de 2150 % du nombre de personnes victimes d’attentats terroristes entre 2018 et 2019. Leurs gouvernements nationaux sont d’ores et déjà mis à rude épreuve par la nécessité de combattre la menace croissante que représentent non seulement les groupes terroristes, mais aussi d’autres groupes armés, notamment les milices d’autodéfense et les entreprises criminelles. Ils sont actuellement soutenus par environ 14 000 soldats de maintien de la paix des Nations Unies dans le cadre de la Mission multidimensionnelle intégrée pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), ainsi que par plus de 5 100 soldats français dans le cadre de l’opération Barkhane, et par une force spéciale nouvellement créé, Takuba, qui verra 500 forces spéciales de 13 pays européens contrer la menace terroriste en particulier dans la région du Liptako. Malgré ce soutien de la communauté internationale, le JNIM, l’EIGS et d’autres groupes extrémistes semblent gagner du terrain en exploitant des problèmes de longue date qui existent dans la région : la mauvaise gouvernance, la négligence perçue dans de vastes étendues de territoire et les tensions interethniques existantes (souvent générées par la rareté des ressources).

Un risque réel posé par la pandémie de coronavirus est que les pays qui fournissent actuellement leur soutien et leur expertise pour faire face à la montée de la violence au Mali, au Niger et au Burkina Faso pourraient réorienter leur attention et leurs ressources ailleurs, très probablement pour répondre à leurs propres besoins domestiques. Début avril, quatre soldats français déployés au Sahel dans le cadre de l’opération Barkhane ont été testés positifs au COVID-19 ; trois d’entre eux ont maintenant été rapatriés en France pour y recevoir un traitement. Au total, il y aurait environ 4 000 cas confirmés au sein du Ministère français des Armées, amenant le ministère à envisager de modifier la rotation des troupes françaises stationnées au Sahel en raison de la crise sanitaire.

Bien que la stratégie militarisée de lutte contre le terrorisme au Sahel, à elle-seule, ne se soit pas encore avérée efficace, soulignant la nécessité d’une approche plus globale prenant en considération les facteurs sociaux, économiques et politiques de la radicalisation, la coopération de la communauté internationale et son engagement continu sont essentiels pour enrayer la propagation du terrorisme au Sahel. Sans une aide extérieure continue, les pays du Sahel seront encore plus vulnérables face aux groupes extrémistes.

En outre, ces groupes ont déjà démontré leur capacité à s’intégrer dans les communautés locales, souvent en fournissant des services qui ne seraient pas disponibles autrement, notamment en matière de soins de santé et de sécurité. Alors que les ressources des gouvernements sahéliens sont de plus en plus grevées par la lutte contre le COVID-19, leur capacité à fournir des services de base aux populations locales risque d’être encore plus mise à l’épreuve. Les possibilités que ce scénario pourrait offrir aux groupes extrémistes ne doivent pas être sous-estimées. Cela peut être particulièrement vrai dans le Sahel, où le soutien à des groupes tels que le JNIM et l’EIGS est souvent éloigné des perspectives idéologiques des groupes, et davantage lié à des facteurs tels que la capacité des groupes à fournir des incitations financières ou sécuritaires à l’adhésion. 

Un aspect supplémentaire, souvent négligé, devrait consister à surveiller l’impact du COVID-19 sur les prisons des pays sahéliens, qui souffrent souvent de surpopulation, de la propagation de maladies comme la tuberculose, et qui abritent un nombre de plus en plus important de délinquants terroristes (présumés et condamnés). Les systèmes pénitentiaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso pourraient avoir besoin d’un soutien particulier pour empêcher la propagation du COVID-19 au sein de leurs populations carcérales, y compris parmi les délinquants terroristes qu’ils hébergent. Et alors que les pays du Sahel, comme d’autres régions du monde, envisagent de libérer des détenus à faible risque afin de réduire la surpopulation qui risque d’accélérer la propagation du coronavirus parmi les détenus, il deviendra encore plus important de les aider à gérer la population des délinquants terroristes.

À mesure que le fardeau de la pandémie de coronavirus s’étend et pénètre plus profondément dans les pays du Sahel, le risque que les groupes terroristes continuent à exploiter les points faibles pour gagner du soutien et se renforcer augmentera probablement. Il est essentiel que ni les gouvernements nationaux de la région, ni la communauté internationale ne détournent leur attention de la lutte contre la menace que représentent ces groupes. Une coopération continue et une approche élargie qui s’attaque aux moteurs sous-jacents de la radicalisation vers l’extrémisme violent sont nécessaires pour arrêter la propagation des activités terroristes dans le Sahel. Sans cela, la propagation de COVID-19 ne fera que renforcer les frustrations et les griefs qui ont initialement permis à ces groupes de s’implanter, et compliquera plus que jamais le défi consistant à arrêter les groupes terroristes au Sahel.

Notre travail au Mali

Depuis 2016, l’ICCT et l’UNICRI développent et mettent en œuvre des activités au Mali pour prévenir et lutter contre l’extrémisme violent dans les prisons et au sein des communautés locales. Nous nous sommes concentrés sur l’amélioration de la gestion des délinquants extrémistes violents en prison et sur l’augmentation de la résilience des jeunes maliens et de leurs communautés contre l’extrémisme violent par le biais d’activités de formation, de mentorat et d’autonomisation adaptées pour favoriser la résilience.

Ces activités ont été menées en collaboration avec des acteurs locaux, nationaux et internationaux, dont la MINUSMA, l’administration pénitentiaire malienne, le ministère des affaires religieuses et des organisations de la société civile, et en partenariat avec divers membres de la communauté internationale, tels que l’ambassade royale du Danemark à Bamako et le Bureau américain de lutte contre le terrorism.


À propos des auteurs

Julie Coleman a rejoint l’ICCT en tant que Gestionnaire de Programme / Chargé de Recherche en juillet 2019. Actuellement, son travail se concentre sur la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent, en particulier par l’autonomisation des jeunes et la promotion d’alternatives à la violence. Elle détient un Doctorat en droit (JD) et une Maîtrise en droit international et droit comparé (LLM) de l’Université Duke, un Master (MA) en relations internationales de l’Université de St Andrews et un diplôme d’études supérieures en droit du College of Law of England and Wales. Au cours de ses études, elle s’est concentrée sur l’intersection de la sécurité nationale et des droits de l’homme et elle s’intéresse particulièrement aux questions liées à la déchéance de nationalité. Avant de rejoindre l’ICCT, Julie a travaillé avec l’OIT au Liban, ainsi que sur divers projets de l’USAID et du Département d’État américain dans les Balkans occidentaux. Elle a travaillé avec des organisations de la société civile et des gouvernements pour accroître la résilience de la société et renforcer les capacités de prévention et de lutte contre l’extrémisme violent.

Retrouvez Julie Coleman sur son Twitter.

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